Louise

"Tu es un garçon très intelligent, très sensible, trop sensible même. J'ai souvent dit à Madame Rosa que tu ne sera jamais comme tout le monde. Quelquefois ça fait des grands poètes, des grands écrivains, et quelquefois...

Il soupira

-... et quelquefois des révoltés"

 "
ANTIGONE
 Je sais ce que je dis, mais c'est vous qui
ne m'entendez plus. Je vous parle de trop loin
maintenant, d'un royaume où vous ne pouvez
plus entrer avec vos rides, votre sagesse, votre
ventre. (Elle rit) Ah ! Je ris, Créon, je ris
parce que je te vois à quinze ans, tout d'un
coup ! C'est le même air d'impuissance et de
croire qu'on peut tout. La vie t'a seulement
ajouté tout ces petits plis sur le visage et cette
 graisse autour de toi.

CREON, la secoue.
Te tairas-tu, enfin ?

ANTIGONE
Pourquoi veux-tu me faire taire ? Parce que
Tu sais que j'ai raison ? Tu crois que je ne lis
Pas dans tes yeux que tu le sais ? Tu sais que

J'ai raison, mais tu ne l'avoueras jamais parce
Que tu es en train de défendre ton bonheur
En ce moment comme un os.

CREON
Le tien et le mien, oui, imbécile !

ANTIGONE
Vous me dégoûtez tous avec votre bonheur !

Avec votre vie qu'il faut aimer coûte que
coûte. On dirait des chiens qui lèchent tout
ce qu'ils trouvent. Et cette petite chance pour
tous les jours, si on n'est pas trop exigeant.
Moi je veux tout, tout de suite. - et que ce
 soit entier - ou alors je refuse ! Je ne veux
pas être modeste, moi, et me contenter d'un
petit morceau si j'ai été bien sage. Je veux
être sûre de tout aujourd'hui et que cela soit
aussi beau que quand j'étais petite - ou mourir.
CREON
 Allez, commence, commence, comme ton père !

ANTIGONE
Comme mon père, oui ! Nous sommes de
ceux qui posent les question jusqu'au bout.
Jusqu'à ce qu'il ne reste vraiment plus la
petite chance d'espoir vivante, la plus petite
 chance d'espoir à étrangler. Nous somme de
ceux qui lui sautent dessus quand ils le rencontrent,
votre espoir, votre cher espoir, votre
sale espoir !

CREON
Tais-toi ! Si tu te voyais criant ces mots,
tu es laide.

ANTIGONE
 Oui, je suis laide ! C'est ignoble, n'est-ce
pas, ces cris de sursauts, cette lutte de chiffonniers.
Papa n'est devenu beau qu'après,
quand il a été bien sûr, enfin, qu'il avait tué
son père, que c'était bien avec sa mère qu'il

avait couché, et que rien, plus rien, ne pouvait
le sauver. Alors, il s'est calmé tout d'un coup,
il a eu comme un sourire, et il est devenu
beau. C'était fini. Il n'a plus eu qu'à fermer
les yeux pour ne plus vous voir ! Ah ! vos
 têtes, vos pauvres têtes de candidats au
bonheur ! C'est vous qui êtes laids, même les
plus beaux. Vous avez tous quelque chose de
laid au coin de l'œil et de la bouche. Tu l'as
bien dit tout à l'heure, Créon, la cuisine. Vous

avez des têtes de cuisiniers !"